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Une nouvelle traduction de James Crumley

mercredi 28 octobre 2015

Lors de sa venue à Nantes il y a quelques mois, Oliver Gallmeister nous confiait qu'il planchait sur le projet de retraduction des romans de James Crumley. Maintenant qu'un accord est enclenché, nous pouvons commencer à parler de cette grande nouvelle, et à fantasmer la future couverture de Fausse Piste... Voici donc un bref interrogatoire avec l'éditeur, et le traducteur Jacques Mailhos.
réalisé par Caroline de Benedetti

Photo Emeric Cloche
Oliver Gallmeister, il paraît qu'un beau projet de retraduction vient d'aboutir, peut-on en savoir plus ?

En fait, le projet auquel tu fais allusion commence tout juste. Nous avons trouvé un accord avec les ayants-droit de James Crumley pour publier de nouvelles traductions de l'intégralité de ses 8 romans. Ces titres étaient jusqu'à présent disponibles en poche dans des traductions parfois plus qu'approximatives, quand elles n'étaient pas absolument déficientes pour ne pas dire pire (pas toutes, cependant, mais la plupart). Et il faut bien reconnaître que cet immense auteur méritait mieux. C'est pourquoi nous avons proposé à Jacques Mailhos, sans aucun doute l'un des meilleurs traducteurs en activité à ce jour, de retraduire ces romans, ce qu'il a accepté de faire avec enthousiasme. Le premier titre, The Wrong Case (Fausse Piste) sortira donc en avril 2016 et il sera accompagné d'illustrations de Chabouté, dont l'univers et le sensibilité me semblent proches de celui de Crumley. Tout cela en fera, je l'espère, une très belle édition.

Mais surtout, il me semblait indispensable de remettre cet auteur au goût du jour car, sans être vraiment oublié, Crumley fait partie de ces auteurs de référence dont beaucoup parlent, mais qui n'a jamais rencontré les faveurs du grand public. Or son dernier roman n'est sorti en France qu'en 2005, il y a à peine dix ans. Sans doute cela est-il en partie du à son destin éditorial cahotique : les onze livres de Crumley ont été publiés dans le désordre par trois éditeurs avant que Patrick Raynal, alors patron de la Série Noire, ne rapatrie l’auteur dans sa prestigieuse collection chez Gallimard, avant de partir à son tour chez Fayard, où seront publiés les derniers livres de Crumley. Ce sont donc cinq (ou six, si l’on compte le double passage chez Fayard) éditeurs qui se sont partagés les onze livres de Crumley en France, le tout étalé sur une période de vingt-cinq ans. Bref, pas l'idéal pour installer un auteur, comme on dit dans notre métier.

Crumley est pourtant l'une des plus grandes voix du polar contemporain (j'insiste sur le terme "contemporain", car Crumley est mort en 2008 seulement), l'un des premiers à sortir des grandes villes de la côte est ou de la côte ouest, un styliste remarquable, un écrivain à l'humour et à l'humanité exceptionnels. Ses personnages principaux, CW Sughrue et Milo Milodragovitch sont inoubliables : alcooliques, camés, amateurs de femmes et de violence, ils sont parmi les personnages de "privés" parmi les plus réussis du paysagle littéraire américain. Comment ne pas aimer Milo, ce détective entre deux âges, dont les deux parents se sont suicidés, héritier d'une grande fortune locale de Meriwether (la version fictionnelle de Missoula) dans le Montana, qu'il ne pourra toucher que lorsqu'il aura 53 ans ? Alors, en attendant, il boit et s'occupe du mieux qu'il peut. C'est un homme mélancolique qui porte sur l'Amérique un regard désabusé et s'abstient de tout jugement sur ses contemporains. Un détective souvent largué, éternellement amoureux et chevaleresque, un vrai romantique sous des dehors de péquenaud. Un homme avec lequel on a envie de s'asseoir à un bar pour partager quelques verres.
Photo Maryan Harrington

Jacques Mailhos, après Ross MacDonald, vous voilà traducteur des romans de James Crumley, un autre poids lourd du polar américain, mort en 2008, ce qui complique un peu les choses : impossible de lui envoyer un mail pour obtenir des précisions sur un mot ou une phrase ! La pression ?

Oui, bien sûr, il y a de la pression. Même si elle est plus ou moins toujours là, égale à elle-même, incompressible, quelle que soit l'œuvre qu'on aborde. Savoir que l'on travaille à une "nouvelle traduction" en rajoute probablement une dose supplémentaire, parce qu'on se retrouve dans la situation finalement assez rare où le texte que l'on produit pourra être comparé à quelque chose d'existant, d'objectif ("l'ancienne" traduction). En général, quand l'auteur d'une critique se fend d'un commentaire (élogieux ou dépréciatif) sur la qualité de la traduction, cela veut simplement dire: "J'ai trouvé le texte français bien (ou mal) écrit; or je sais que ce texte fut d'abord écrit par son auteur dans une autre langue que le français; donc je juge la traduction bonne (ou mauvaise)." Les critiques, et c'est bien normal, lisent rarement la version originale avant de lire la version française pour faire un commentaire sur la qualité de la traduction. Les "nouvelles traductions" suscitent naturellement la curiosité, invitent à la comparaison. Quand en plus il s'agit d'un "poids lourd" déjà présent dans la bibliothèque de nombreux lecteurs, et de la plupart des gens susceptibles de chroniquer le livre sur lequel on travaille, oui, cela crée de la pression. La plupart du temps, je n'y pense pas, ou j'essaie de ne pas y penser. À vrai dire, je me rends compte que le simple fait d'y réfléchir pour répondre à cette question fait considérablement monter mon niveau de stress… Alors je vais arrêter. Quant à l'impossibilité d'envoyer un mail pour obtenir des précisions sur tel ou tel point… En cas de besoin, je remplace l'auteur défunt par mon petit groupe d'ami-e-s et contacts anglophones, bons lecteurs et bonnes lectrices. Mais c'est une situation qui se produit finalement assez rarement.

Comment avez-vous appris ce travail de retraduction de James Crumley, et qu'en avez-vous pensé ? C'est un auteur que vous aviez déjà lu ?

Oliver Gallmeister m'a téléphoné pour me le proposer. J'ai accepté, bien sûr, avec très grand plaisir, même si (honte à moi) c'est un auteur que je ne connaissais que de nom (c'est-à-dire que je ne connaissais pas). Oliver me connaît bien; il savait que cela me plairait. Et j'imagine qu'il pensait que je pourrais faire du bon boulot.

Connaissiez-vous l'anecdote de traduction de Chien Ivre (The last good kiss) de Crumley : le roman finit dans un "bar sans toit", une traduction plutôt hasardeuse de "topless bar"... Est-ce que ça illustre bien la difficulté de la traduction, ou une époque révolue, à laquelle le soin apporté à la traduction n'était pas le même ?

Oui, j'avais entendu parler de cette grosse bourde sans toit, mais je ne me souvenais plus qu'elle concernait un roman de Crumley… C'est évidemment assez drôle, mais, oui, je pense que ça illustre – à l'extrême, certes – la difficulté de la traduction, en ce sens que je crois que personne n'est jamais à l'abri de la grosse erreur bête. Ceci dit, dans un monde idéal où, effectivement, on apporte à la traduction tout le soin qu'elle mérite (notamment en termes de temps de relecture, vérification, correction), ce genre de grosse bourde ne devrait pas survivre jusqu'à la version imprimée du texte.

Vous venez tout juste de commencer la traduction, comment décririez-vous l'écriture de Crumley ? Quel effet vous fait-elle ? Si on compare avec Ross MacDonald, par exemple, quelles différences ?

J'ai toujours du mal à "décrire" l'écriture d'un auteur, et j'ai une certaine admiration pour les gens qui savent le faire. Ça me fait un peu le même effet que la description des grands vins par les grands amateurs. Je sais traduire; je saurais aussi pondre une analyse littéraire de type universitaire si je m'y attelais, mais je ne sais jamais trop quoi dire pour parler de l'écriture ou du style d'un auteur.

L'homme qui a vu l'homme, Marin Ledun

lundi 13 janvier 2014


Le roman noir français, dit-on souvent avec regret, porte assez peu un regard critique et distancé sur l'histoire immédiate du pays. De temps en temps, certains ouvrages démentent ce constat. On pensera à la Corse (Alix Deniger, I Cursini, Série Noire), par exemple, ou au nucléaire (Manotti & DOA, L'honorable société, Série Noire). 



Le nouveau roman de Marin Ledun parle de l'ETA, et de l'Etat. Sur fond d'Appetite for destruction de Gun's n' Roses, un jeune journaliste enquête sur la disparition d'un militant près de Bayonne. Pas facile pour lui, demi-basque, de démêler les fils, entre la famille du jeune disparu, le procureur ambigu, des barbouzes actifs et une organisation indépendantiste qui pratique la politique du silence. Le roman n'est pas une description de l'ETA et des ses actions. Il traite des actions engagées aujourd'hui contre les militants. Il prend le parti de l'humain et interroge les enjeux et les forces en présence. Sans super-héros pour tout arranger à la fin.

L'homme qui a vu l'homme pose question, voici donc ce qu'en dit l'auteur.

Quand on finit de lire ton roman, on se dit avec stupéfaction que la torture est encore pratiquée en France. Comment as-tu choisi ce sujet particulier des indépendantistes basques, quel en a été le point de départ ?
L’idée de ce roman est née en mai 2009, au moment où l’affaire Anza apparaît dans les médias, suite à une plainte déposée par sa famille pour disparition inquiétante, dans un contexte pesant où d'anciens prisonniers racontaient avoir été enlevés à la sortie de bars ou de réunions, disaient avoir subi des interrogatoires illégaux et mettaient en cause des forces de sécurité espagnoles.
Je venais d’emménager dans la région du sud-ouest et connaissais très mal ces questions quotidiennement traitées dans la presse locale, mais très peu à l’échelle nationale. Un journaliste basque que je remercie ici pour son aide m’a fourni documentation et éléments d’explications et j’ai peu à peu pris conscience du silence et des zones d’ombre qui entouraient cette affaire et à quel point je connaissais mal cet aspect de l’histoire contemporaine de mon pays, la France. Puis le corps de Jon Anza a été retrouvé, de façon extrêmement bizarre, dix mois plus tard, dans une morgue à Toulouse, et l’affaire a pris un sens trouble, avec de nombreuses zones d’ombres dans l’enquête.
Il y a eu une histoire officielle et une Autre histoire, celle de la famille et des faits, et le décalage entre les deux était abyssal. Pour moi, ça a été un véritable choc. Une parfaite illustration, applicable à la France, de la première phrase du roman de James Ellroy, American tabloïds : « L’Amérique n’a jamais été innocente. »
Je croyais que ces pratiques appartenaient au passé. Et c’est bien cela qui a immédiatement motivé l’écriture du roman : quelle réaction un non-basque comme moi, un français moyen, un erdaldun comme Iban Urtiz, l’un des héros journalistes du roman, pouvait avoir face à la découverte de soupçons de pratiques telles que des interrogatoires illégaux, des enlèvements ou de la torture. En France, dans mon pays, juste sous mes yeux. Aujourd’hui. Sans prendre parti a priori, ni pour un camp ni pour l’autre. Comment mettre en récit cette histoire ? Comment la raconter ? L’homme qui a vu l’homme, qui est évidemment une fiction, du début à la fin, met en récit cela : d’une part, cette découverte par un non-basque de certaines pratiques et d’une affaire qui, finalement, nous concerne tous, même s’il est encore impossible de dire aujourd’hui ce qui s’est réellement passé en 2009 ; d’autre part, des femmes et des hommes, deux journalistes, des mercenaires et la sœur du disparu, qui se débattent face au Secret pour comprendre s’il y a eu crime ou pas.
Dès le départ, dans mon esprit, avec même l’écriture, il s’agissait d’une formidable matière pour un roman noir (et pas un roman engagé). Puis je me suis mis au boulot : décortiquer la machine, porter un regard romanesque, mettre en récit, le plus clairement possible, une succession de faits réels qui, d’une manière qui reste à définir, nous concernent tous parce qu’ils nous parlent de la société dans laquelle nous vivons et de son histoire.

Plus que le choix de la violence dans le conflit indépendantiste, tu évoques la façon dont la police française et espagnole font pression (parfois même en dehors de la loi), sur les individus. Briser la contestation, c'est un sujet qui concerne toutes les luttes, finalement ?

Briser les résistances et toute forme de contestation est une méthode éprouvée, parmi d’autres, par le pouvoir, qu’il soit économique, politique, etc. La torture est un outil qui sert à cela. La loi aussi, d’une certaine manière, comme cette loi inique de l’incommunication en Espagne – selon la législation espagnole, l’« incommunication » (incomunicación) désigne la période suivant l’arrestation d’une personne présumée être liée à une organisation terroriste pendant laquelle peut avoir lieu un interrogatoire sans présence d’un avocat et/ou d’un médecin de son choix, dans un lieu tenu secret de tous pour une durée théoriquement limitée à 13 jours. Le roman noir GB 84 de David Peace, à propos de la répression de la grève des mineurs dans Angleterre des années 84-85 par Margareth Thatcher en est, lui, une magnifique et forte illustration romanesque.

L'auteur irlandais Sam Millar dit dans une interview au sujet de l'IRA et de l'Angleterre "la force est le seul moyen d'y parvenir". Quel regard portes-tu sur la violence utilisée par des militants ?
Ce n’est pas à moi, individu, de la juger, de l’approuver ou de la condamner. Ce n’est pas mon rôle de romancier. L’homme qui a vu l’homme est un roman. Ce que j’écris n’est pas la vérité ou si ça l’est, je n’en sais rien. C’est ma lecture des évènements, avec mes personnages, mon écriture.

As-tu déjà reçu des réactions à ton roman, notamment dans ta région ? Quel accueil penses-tu avoir avec ce sujet ?
Les premières réactions sont enthousiastes, un peu partout, et notamment au Pays basque, ce qui me rend heureux. Mais le roman ne sort officiellement que le 15 janvier prochain, je vous en dirai plus à  ce moment-là.

Côté écriture, quelle forme voulais-tu pour ce roman ? Avec le personnage du journaliste récemment revenu au pays et le sujet politique, tu es dans le roman noir ; et en même temps l'histoire a le rythme d'un thriller, le tout dans un mélange réussi.
Le thriller est un ensemble de techniques d’écriture et non un genre, alors que le roman noir est une description de la société par le récit fictionnel – et en particulier du crime comme principe social de fonctionnement. J’ai travaillé la structure de L’homme qui a vu l’homme autour d’un schéma plutôt classique du roman noir : le véritable héros du roman est celui que l’on ne voit pas. Absent mais omniprésent par défaut tout au long du roman. Où est Jokin Sasco ? C’est le leitmotiv.
Voilà la question que les protagonistes du roman se posent, Eztia Sasco, sa sœur, Iban Urtiz et Marko Elizabe, les deux journalistes qui enquêtent sur sa disparition. Jokin Sasco, c’est L’introuvable de Dashiell Hammett. C’est la vérité cachée que l’on doit révéler pour comprendre le fonctionnement de la machine. C’est le lien manquant entre les différents personnages, les groupes auxquels ils appartiennent et leurs interactions. Je démarre le roman ainsi, par un fait, une scène d’enlèvement, de torture et de bavure telle qu’elle aurait pu se produire, histoire de mettre le lecteur sous tension dès les premières lignes pour lui dire : regarde, écoute, voici les faits, et vois les causes et les conséquences : la condition humaine, le désespoir, la haine, la violence, la corruption policière, le pouvoir, le crime, l’argent, les compromis, l’histoire d’une région, d’un pays, et mes personnages de chair, de sang et d’émotions qui se débattent là-dedans. D’ailleurs, je n’en ai pas terminé avec eux. Il me reste d’autres questions à explorer, notamment : qui paie pour tout ça ? L’histoire continue, hélas.

Marin Ledun, L'homme qui a vu l'homme, Ombres Noires, 2014, 18 €, 463 p.

Pour rencontrer l'auteur ce mois-ci
Vendredi 17 janvier 2014 - 18h : Rencontre - dédicace organisée par la librairie ELKAR au Café de Pyrénées, Bayonne (64).
Samedi 18 janvier 2014 - 10h30 : librairie Jakin, Bayonne (64).
Samedi 18 janvier 2014 - 15h : librairie Le 5ème Art de Saint-Jean-de-Luz (64).
Samedi 18 janvier 2014 - 18h : la librairie Bookstore de Biarritz (64).

Délit de sale gueule

vendredi 26 juillet 2013

Au détour d'un mail, il est possible de faire de belles découvertes. C'est le cas avec le site Artphotollg, sur lequel figure une série de photos d'Hafed Benotman, l'auteur que vous devez lire si ce n'est pas déjà fait, en commençant par exemple avec Eboueur sur échafaud.

Mise à jour :  LLG expose ses portraits à Paris, place de la Bastille, dans le cadre du grand marché d'art contemporain, jusqu'au 4 novembre 2013.

Bonjour. Qui se cache derrière artphotollg ? Que pouvez-vous nous dire ? Un prénom ?

Et oui, mon nom, comme un certain BHL ou BHV, maintenant à vous de jouer au scrabble avec LLG, je vous donne un indice j'ai quelques gouttes de sang Breton.

Sur votre site, vous écrivez au sujet des portraits que vous réalisez : "Redécouvrons notre identité, réapproprions-nous notre apparence et brisons ces codes normatifs qui ne font qu’entretenir l’exclusion et la frustration." Pouvez-vous nous expliquer l'origine de ce projet, et le choix de noir et blanc façon photo d'identité ?

Souvenez-vous de notre Roger Gicquel : La France a peur. Et bien depuis ? Le même cinéma. Une capuche dans la nuit, trois personnes sur un banc, un chat qui miaule et on commence à avoir les mains moites et la sueur au front. Beaucoup de gens s'informent uniquement par les JT, ce n'est plus des journalistes mais des porteurs de micros. Certaines presses font d’un simple fait divers la Une des journaux, devenant un feuilleton en attendant le prochain. Lorsqu'on nous afflige le malheur des autres on se dit, bon je suis peut être dans la merde mais pas autant que lui, ça nous rassure et on reprend l'apéro.
J'ai voulu traiter l'image des portraits comme celle des flics. Au 1er coup d'œil on a peur, il suffit de mettre des empreintes, une photo en noir et blanc… et notre inconscient prend le dessus. Certains ont des pures têtes, des gueules. Vous seriez étonné de savoir qu'ils peuvent être bardés de diplômes, porter les courses d'une vieille, vous tenir la porte et payer l'addition. Pourtant beaucoup de personnes qui ont débité des corps en jambonneau, mis leur doigts jusqu'à crever les tympans ont des gueules d'anges, de beaux gendres comme on en rêverait (ou belle-fille), la cruauté n'a pas de sexe.
Lorsqu'on regarde de plus près, comme la rencontre d'un inconnu, on voit qu'il est "comme nous", avec ses faiblesses. Mais il faut avoir le courage de se les avouer. Par exemple l’inculpation « lâche ». Et oui, cracher à la gueule d'une personne y’a pas plus simple, surtout lorsqu'il est de dos. Mais jusqu'à quelle situation est-on prêt à bomber le torse et aller voir le dentiste pour nous remettre encore un nouveau râtelier ? Essayons de comprendre l'autre dans tout son ensemble, toute son histoire, mais attention, ne soyons pas dupes, y’a que des enjoliveurs ou des amnésiques. Pour info, cela fait maintenant deux ans que je ne suis pas allé chez le merlan pour me teindre les cheveux en blond et mettre comme inculpation : travelo. Le seul problème… ma calvitie gratte du terrain, c'est pour bientôt ! D'ailleurs à ce jour j'ai une trentaine de transformations, toujours sans trucage : coupe de cheveux, moustache, barbe… c'est ma femme qui a l'impression de changer d'homme tous les 3 mois, des fois le matin elle m'appelle monsieur.


Dans la partie "Identités", une même personne apparaît sous 4 aspects différents et le résultat est impressionnant. Vous investissez aussi l'espace public, les portraits se retrouvent sur des murs, des trottoirs, des monuments... Comment agissez-vous ? Comme un graffeur ? Un colleur d'affiches ?

J'ai souvent un œil en mode "laser". Lorsque je me ballade, soit je trouve le lieu et je cogite pour trouver l'inculpation et de là j'y retourne pour coller mon portrait, soit j'ai déjà l'inculpation et je cherche le lieu. Cela peut durer plusieurs jours, par exemple pour mon banquier dans la laverie, j'ai dû trouver la bonne laverie, puis j'ai dû poireauter car il y avait toujours une colo de mémés ou une horde d'étudiants/chômeurs. En ce moment, je cherche une casse de voiture mais je crois que je vais devoir m'exporter pour en trouver une, la France est trop propre.

Dans la série de portraits, on trouve l'auteur Hafed Benotman. Comment a eu lieu cette rencontre ?

Par le cœur et la table qui vont toujours de paire, sa femme Francine a un restaurant le Diet Ethique, dans le XVème à Paris. N'ayez pas peur du nom, c'est un vrai régal, une vraie saveur pour nos papilles, lorsque j'y passe j'en mangerais même jusqu'à la table.

Fais pas ta rosière ! avec Hubert Tézenas

dimanche 23 juin 2013


L'émission Fais pas ta Rosière ! (sur Jet FM 91.2) du mois de Juin avait Hubert Tézenas pour invité. Vous trouverez ici le Podacst qui vous permettra de passer une heure en bonne compagnie.

"Hubert Tézenas est né en 1962 à Paris. Après des études en dents de scie (trois ans à Normale Sup, trois mois à Science Po), il plaque tout sur un coup de tête et part au Brésil en 1985. Le flash est immédiat, total et définitif. Il s’essaie à deux ou trois métiers dans plusieurs régions de ce pays-monde, devient traducteur de romans à l’eau de rose pour financer ses vagabondages, glisse peu à peu vers le noir… et finit par se prendre au jeu. De retour en France au terme d’une grosse décennie entre équateur et tropique du Capricorne, il devient le traducteur attitré de Mo Hayder (cinq livres) et reste à ce jour celui de Robert Crais. Il n’oublie pas pour autant le Brésil, dont il a récemment traduit deux auteurs importants, Edney Silvestre et Alberto Mussa, et où se situe l’action de son premier roman, L’or de Quipapá." 
(Source site de l’éditeur : L’Écailler du Sud)

Ecorce, No collection

lundi 26 novembre 2012

Si vous ne connaissez pas les éditions Ecorce il est temps d'y remédier. Depuis 2009 de très bons romans comme Retour à la nuit (Eric Maneval), Bois (Fred Gevart) et Recluses (Séverine Chevalier) sont sortis grâce au travail de Cyril Herry. Il nous annonce un nouveau projet, tout chaud sorti de chez l'imprimeur !

Il paraît que tu viens d'envoyer un Bon À Tirer à ton imprimeur. Il paraît qu'un auteur allié à une illustratrice vont inaugurer une No Collection chez Ecorce... Que peux-tu nous dire sur ce livre ? Par exemple, comment est né le projet ?

Aujourd'hui, dimanche tristounet, je travaille sur la maquette du livre avec une collaboratrice précieuse, en vue du Bon À Tirer. On perfectionne le bébé encore virtuel, on solutionne les ultimes petits problèmes. On parle de millimètres dans les fonds perdus et de repères de coupe. Avec l’imprimeur, on va parler de pourcentage de cyan dans le gris de la couverture et d’un feuillet blanc qui apparaît à un moment donné dans le fichier texte. Tous les fichiers seront bouclés dans le courant de la semaine. A partir de là, je me mettrai à guetter le facteur et l'arrivée du prototype que j’examinerai à la loupe et que je validerai s'il correspond à mes souhaits. La phase de conception d'un livre est terriblement excitante, d'autant qu'il s'agit là d'une nouvelle collection, donc de paramètres différents de la collection Noir. Nouveau format, nouvelle mise en page, et des illustrations effectivement.
C'est le livre lui-même qui a stimulé la création de No collection. Il ne correspond absolument pas à la collection Noir et il n'était pas question de le sortir au format virtuel dans la collection Arobase. J'ai tenu à en faire un bel objet. C'est l'histoire d'un coup de cœur pour un ovni.


Hafed Benotman par © Laurence Biberfeld

C'était en juin dernier, sur une terrasse ensoleillée d'Aubusson, en clôture du festival des Nuits noires. Hafed Benotman m'a intercepté pour me dire qu'il avait un manuscrit à me proposer. Je lui ai demandé s'il s'agissait d'un roman noir et il a répondu non. Il a ajouté que c'était une histoire de pirates en précisant que Laurence Biberfeld l'avait illustrée. Laurence se trouvait sur la même terrasse, à une autre table. Humainement, ça se présentait très bien. J'ai reçu le manuscrit et les illustrations la semaine suivante. Le bébé s'intitule Coco, mais le texte intégral sera lu par Félix Libris sous le titre Monsieur Coco. Ce sera le 6 décembre au Centre de la Voix de l'Université Paris-Sorbonne. Le programme indique que cette lecture est interdite aux moins de 16 ans.

C'est une histoire de pirates dont le personnage principal et narrateur est un perroquet. Sous la plume de Hafed, ce récit complètement déjanté est un prétexte à nous parler du monde et des individus curieux qui l'habitent. C’est un récit métaphorique animé par une étonnante galerie de personnages, humains et animaux confondus, mais qui parlent tous la même langue (ce qui ne facilite pas pour autant les choses). Ça débute sur l'océan et ça s'achève dans le désert – c’est sans doute une des plus fortes métaphores du récit, et il faudra que je parle de Nietzsche avec Hafed, un de ces jours. Sous le crayon de Laurence, c'est savoureux et diablement pimenté.


Pourquoi interdit aux moins de 16 ans ?

Pour éveiller la curiosité du public, dixit Hafed. Pardi ! Mais les moins de 16 ans en ont vu d'autres, tandis que moins de 12 serait plus justifié, même s'il n'est pas prévu de faire figurer cette mention sur le livre. Le récit grouille néanmoins de scènes tordues où tous les vices imaginables et les péchés se combinent entre brigands de toutes espèces, animaux itou et trois divinités. Coco est une parodie orgiaque au sein d'un corpus humain dénué de morale et d'autorité. C'est la loi du plus fort qui règne, ou plutôt du plus barbare.

Cependant, dans cette jungle trash et livrée à elle-même, Hafed trouve encore le moyen de raconter une histoire d'amour entre deux oiseaux rares. C’est la petite touche d’espoir du récit ; une façon de dire que si on baisse les bras et qu’on persiste à raisonner chacun pour soi comme c’est si souvent le cas ici bas, alors tout est fichu. Tout s’effondre. C’est l’âge de pierre avec options fours micro-ondes et climatisation.

Où pourra-t-on trouver Coco ? Y a-t-il un tirage limité ?

Comme les autres livres des éditions Ecorce, celui-ci sera référencé où il faut pour que tout libraire soit en mesure de se le procurer rapidement à la demande des lecteurs. Sur les salons et autres types de rencontres où Hafed et Laurence seront présents, Coco devrait être à leurs côtés également.
Un premier tirage assez restreint est prévu, mais si le livre fonctionne il sera retiré. Ce projet est une expérience, tant pour les auteurs que pour la maison d’édition. Hafed l’a écrit en partie en prison et il l’a soumis à sa sortie à Laurence avant de le terminer. Je suis tenté d’en parler comme d’un trip – bon ou mauvais, la question n’est pas là. Une parenthèse dans le parcours compliqué d’Hafed. À l’exception du public dont il disposait quand il était prisonnier, Hafed n’a pas dû se demander une seule fois ce qu’en penseraient ses lecteurs. Alors j’ignore quel public Coco est susceptible de toucher.

Et pour en revenir au livre lui-même, initialement je voulais réaliser un objet assez précieux avec différents types de papiers, des grammages différents notamment, limité et numéroté, assez luxueux comme peuvent l’être certains livres pour enfants ou des livres d’artistes, mais la formule impliquait un coût de fabrication considérable et un prix de vente conséquent. J'ai opté pour une autre formule qui donne un livre non moins élégant, agréable au regard et au toucher.

Le premier roman Ecorce (Retour à la nuit, d'Eric Maneval), est sorti en novembre 2009. Trois ans après, comment se portent les éditions ? Sont-elles financièrement stables ? Quel regard portes-tu sur ce métier et ce milieu ?

Sans salarié ni diffuseur à ce jour, la maison d'édition se porte assez bien. La vente des romans et le soutien de partenaires régionaux permettent de poursuivre l'aventure, et notamment d'envisager plus de sorties en 2013. Jusqu'ici, avec un roman par an, la difficulté consistait à ne pas tomber dans l'oubli. 

Ecorce reste une micro-maison d’édition et n’envisage pas forcément de prendre de l’envergure. L’objectif consiste toujours à produire des créations qui résultent de coups de cœur, à en faire des livres plaisants au regard et au touché, et à travailler avec des auteurs pertinents, conscients dès le départ que leur livre ne sera pas en tête de gondoles dans les grandes surfaces culturelles et qu’ils ne feront jamais fortune grâce aux éditions Ecorce. La passion préside, et tant pis si les recettes d’un livre ne suffisent pas toujours à amortir son coût de réalisation ; ce qui compte, c’est qu’il existe et voyage à son rythme (ou parvienne à se frayer un chemin dans la jungle).

La dernière partie de ta question exigerait des pages pour y répondre vraiment. Si l'activité d'éditeur est à mes yeux passionnante, le milieu quant à lui est complexe, tant par l'infinie variété et le nombre toujours croissant de livres qui voient le jour au cours d'une année, que par le fait que tous les éditeurs ne travaillent pas de la même façon,ni pour les mêmes raisons.

Ce que j’ai envie de dire, c’est que s’il n'y a pas de passion, ni de littérature, ni d’écriture au sens charnel du terme, mais uniquement du chiffre et des slogans, l'aventure ne vaut pas la peine d'être vécue. Un livre dénué de passion, dénué de tripes, c'est triste, ça ne vibre pas, c’est sec. On le détecte rapidement si on est un tantinet attentif et exigent. Je parle ici autant d'écriture que d'édition. Et ces trois ans d'expérience m'ont permis de constater que beaucoup de lecteurs n'étaient pas dupes à ce sujet. C’est la raison pour laquelle je tiens à poursuivre l’aventure, même si et avant tout parce qu’elle comporte des risques.

L'un par Issy, l'autre par Ivry...

lundi 19 septembre 2011


Galop d'essai pour le festival En première ligne, qui s'ouvre dans 4 jours avec une programmation et une conception qui dénote d'un projet à part. Pour en savoir plus, nous avons interviewé Philippe Villechalane, co-organisateur du festival et libraire (Librairie Envie de lire).

Les festivals et salons autour du livre ne manquent pas, d'autant plus en région parisienne, qu'est-ce qui vous a donné envie de vous y mettre, vous aussi ?

Le pourquoi c'est d'abord parce que nous savons, pensons, croyons, que les livres sont utiles, indispensables, d'abord à re-enchanter le monde puis à le changer, c'est aussi une histoire de rencontres, de volonté commune, d'affinités, d'amitiés.

Nous avons l'envie de ne pas faire un salon mais un festival, pas d'auteurs derrière des piles de livres à signer, mais des rencontres, des échanges dans un espace, ouvert, sympa, chaleureux, où les auteurs recevront les lecteurs/ découvreurs/ visiteurs, dans des fauteuils, des chauffeuses, canapés et autres causeuses, un programme dense, avec des changements de dernière minute bien sûr, n'oublions pas que c'est une première édition, et puis notre volonté c'est dans l'avenir, d'aller plus encore dans la ville, pas seulement près des lecteurs, mais dans les quartiers, avec les habitants, c'est aussi pour cela que nous organisons un vide-greniers littéraire, un troc, une bibliothèque éphémère, que nous avons travaillé pour qu'un livre naisse d'ateliers d'écriture.

Alors, il y en a plein des salons, tant mieux, il n'y en aura jamais assez, nous ne croyons pas vraiment aux préceptes de l'offre et de la demande, mais nous tenons fermement à défendre le possible du non possible, et puis, si certains sont formidables, aucun ne nous satisfaisait complètement, alors on s'est dit pourquoi pas, on pense qu'on a des choses à faire entendre, on fonce!

Les auteurs vont aller à la rencontre des participants, avec ce que nous avons appelé de façon un peu opaque un" objet transactionnel", qui donnera une gorgée de bière, qui une citation, qui du vin, qui mettra en avant un objet (gants de boxe, balance, ballon...) ou encore une paëlla, tout cela pour tenter de rompre avec les "sachants" et les "non sachants" et donc avec des formes de hiérarchie entre les uns et les autres.

Ce qui marque avant toute chose, c'est la diversité des auteurs invités pour ces journées. Comment s'est faite cette sélection où François Bon côtoie Stéphane Beauverger, Serge Halimi, ou encore Marin Ledun ?

Pour ce qui est de la diversité, elle tient d'abord au fait que nous sommes plusieurs, que si nous avons des intérêts communs, nous avons aussi des passions distinctes, que le fil rouge de ce festival qui laisse la part belle au noir, est la critique sociale, et que le noir est un véhicule particulièrement efficace car il permet de prendre des raccourcis, pas sur le fond mais sur la forme, il évite les notes de bas de page, les renvois, les références historiques, biographiques, bibliographiques souvent nécessaires et même indispensables dans une autre forme de littérature.

Et puis ce qui est intéressant c'est de tout faire pour tendre des passerelles, faire se rencontrer des femmes et des hommes qui se croisent peu, de se confronter, de se frotter même sur des sujets, des questions, des idées, des perspectives, et pourquoi pas rêvons un peu que des projets puissent émaner de ces rencontres autour d'une salle de débat, d'une table, d'un verre, d'une exposition, d'une pièce de théâtre. Nous avons surtout envie que des rencontres et des croisements aient lieu, et pour cela pas besoin de faire un catalogue le plus exhaustif possible des auteurs qui vendent, qui sortent un livre, qui sont médiatisés, malgré tout ce qui est mis en œuvre pour nous le faire croire, la valeur n'a rien a voir avec la profusion, ni avec la rareté, mais avec l'échange.

Nous espérons vendre beaucoup de livres, d'abord parce que nous installons une librairie de 100 m² durant ces trois jours, que nous avons travaillé à une sélection qui nous plaît bien, que le succès passe aussi par le fait que les auteurs invités fassent connaître leur travail, parce que les lecteurs doivent être heureux de découvrir, un auteur, un titre, un éditeur, une œuvre, une pensée...

Peut-être que le pas de côté que nous tentons permettra cela, de toutes les façons les sillons seront tracés pour les années à venir car nous voulons nous inscrire dans la durée. Et puis ce dont nous ne sommes pas les moins fiers, c'est les dizaines de "volontaires" disent certains de nous, quand d'autres disent les "bénévoles" et d'autres encore les "militants", au final peu importe, une centaine de femmes, d'hommes, de jeunes, de vieux, seront présents durant ces trois jours pour, ensemble, réussir ce festival et prendre du plaisir, c'est déjà une réussite ça, une vraie.

En tant que libraire, l'avenir du livre, vous le voyez comment ?

Pour ce qui concerne l'avenir du livre, nous pensons que ce n'est pas à part du reste de la société comme elle va, c'est dur, pour certains plus dur que pour d'autres mais que la résistance est là, des centaines de libraires indépendants se battent tous les jours pour ouvrir, assumer leur passion ou leur fonction, que des éditeurs font des choix exemplaires, courageux et prennent des risques, que des lecteurs enfin font le choix et parfois l'effort de se rendre dans ces librairies indépendantes, malheureusement de moins en moins nombreuses. Donc ce n'est pas foutu, mais cela passe par une prise de conscience, ce n'est pas par sympathie qu'il faut aller acheter ses bouquins chez des libraires, même si... mais surtout parce que sinon, demain, l'offre se réduira comme une peau de chagrin et que donc les idées seront sur le reculoir. Il faut que cette question interroge bien au-delà de la profession, la question posée concerne tous les acteurs de la vie politique, économique et sociale, les acteurs des collectivités publiques doivent prendre des décisions favorisant la culture du livre, de l'écrit, de son accès et de son maillage. Quand nous parlons d'offre, nous ne disons pas titres, parce que ça il y en a, développement personnel, cuisine, ésotérisme, pratique... et ils se portent bien, cela a sûrement à voir avec le fait que le présent est compliqué au quotidien et l'avenir pour le moins troublé, mais Livres !

Festival d'Ivry sur Seine, du 22 au 25 septembre 2011 (la liste des auteurs invités ici)

Rencontre avec Craig Johnson

mardi 13 avril 2010


Nous étions quelques happy few au café lecture O'Librius ce 7 avril pour accueillir Craig Johnson, accompagné de sa femme Judy. Ambiance décontractée autour d'une table, avec l'aide de Lauren pour la traduction et de Katia qui a fait office de guide pour les amener à bon port. Merci à elles-deux !

Nous avons appris depuis que Craig Johnson a reçu hier même le prix Bibliobs du roman noir 2010 pour Little Bird. Amplement mérité, tant pour lui que pour le travail des éditions Gallmeister.


Caroline : Comment avez-vous imaginé le personnage de Walt ? Pour le lecteur le passé de Walt est flou, on sait qu’il a fait le Vietnam, mais on connaît peu de choses de son enfance, sa famille...

Craig : Bonne question. Je pense d’abord que quand on écrit un roman, on est un peu comme un dealer dans un casino, on donne ses cartes et une des plus grosses erreurs est d’en donner trop d’un coup. Garder certaines choses pour soi, ne pas laisser les gens tout savoir des personnages. J’avais une idée très forte de qui est Walt, où il a été. Je voulais être sûr qu’il arrive de façon naturelle. Je ne voulais pas alourdir. Quand j’assemblais les personnages, je pensais aux protagonistes, une des choses qui était claire pour moi est que je ne voulais pas qu’il soit le héros standard.

Caroline : J’ai lu que vous le voyiez comme triste et sage. Ce n’est pas le « tough guy ».

Craig : Non, il est plutôt triste et sage.

Caroline : Oui vous disiez également que votre personnage préféré est le mousquetaire Athos parce qu’il a le coeur brisé.

Craig : Oui quand j’étais enfant j’ai lu Alexandre Dumas et j’adorais ce personnage. Plus tard, j’ai lu Les Misérables, Jean Valjean. Tous les personnages qui m’attiraient quand j’étais lecteur, dans ma jeunesse et plus tard, c’était vraiment les personnages abîmés, qui avaient quelque chose qui n’allaient pas.

Caroline : Dans Le camp des morts Walt a un chien, sa maison est toujours en chantier, ça ressemble à votre emménagement dans le Wyoming non ?

Craig : Oui, jusqu’à ce que ma femme arrange le reste de la maison. Ça allait pour un célibataire, de vivre comme ça. Dès que vous introduisez une femme dans votre vie, vous devez nettoyer certaines choses et ça va mieux. D’une certaine manière, le fait que Walt ait un chien à qui il n’a même pas la force de donner un nom, qu’il vive dans une maison qui n’est pas finie... il y a beaucoup de choses comme ça qui donnent des indications sur son personnage. C’est un homme qui ne finit pas les choses, il est à un stade de sa vie où il n’avance plus, il n’a même plus l’air intéressé par le travail accompli, c’est donc difficile pour lui.

Caroline : Le personnage de Vic aussi est important et intéressant. Je la trouve très éloignée des clichés habituels. C’était voulu ?

Craig : Absolument. Les romans sont tous racontés à la première personne. C’est comme si Walt vous racontait l’histoire, dans sa tête. Je savais que le roman aurait une narration masculine importante. Je savais qu’il fallait des personnages féminins très forts pour la rééquilibrer. Je pensais à tous ces différents aspects pour les personnages de femmes qui aideraient à équilibrer le livre... En gros, il y a ces lionnes autour de Walt, ces femmes qui le protègent et s’en occupent. Quand je répartissais les responsabilités, pour prendre soin de Walt et le maintenir en vie, l’une était Dorothy du Busy Bee café, elle est en charge de le faire manger, parce que sinon il mourrait de faim, il y a elle ; il y a Ruby la réceptionniste qui prend les post-it et les pose sur sa porte, elle est responsable de la structure de sa vie. Il y en a d’autres comme la fille de Walt, qui est aussi la voix désincarnée au téléphone dans le premier roman. C’est un peu difficile. Et enfin il y a Vic. Un des personnages féminins qui allait travailler de manière rapprochée avec le shérif, tous les jours.

Quand j’ai commencé à penser à ce personnage, j’ai pensé à l’opposé de ce que Walt était. Walt est un homme, elle devait être une femme, Walt est rural, elle devait être urbaine, Walt est intéressé par les conséquences sociales de l’application de la loi, connaître les gens, les environs, elle est plus intéressée par les aspects technologiques, la balistique, le médico-légal, ce genre de choses. Le personnage est vraiment à l’opposé de Walt, j’ai pensé que ça créerait des conflits dramatiques entre eux, un des principaux étant le langage qu’ils utilisent. Walt est très attentif au vocabulaire qu’il utilise, Vic ne l’est peut-être pas autant...

Caroline : Elle jure beaucoup...

Craig : Oui ! Mais je ne pense pas que ce soit si rare. Vous savez elle était officier de police dans la ville de Philadelphie. Une très grande ville dans l’est des Etats-Unis, un boulot très difficile. Elle a 4 frères policiers et un père policier. Donc, pour être remarquée, et pour bien faire son travail, elle devait être deux fois plus forte, deux fois plus maligne, et deux fois plus compétente. C’est un personnage très populaire aux Etats-Unis. Par exemple je participais à un évènement dans une bibliothèque au Wyoming, et il y avait une petite dame, je crois que c’était la femme d’un rancher, elle avait 102 ans, je devais aller signer les livres et à ce moment-là elle m’a tiré sur la manche, je me suis arrêté et elle m’a dit « il faut que je vous parle de cette adjointe dans votre livre » et j’étais là genre « ok nous y voilà... ». Je l’ai regardée et elle m’a dit « j’adoooooore Vic ! ».

J’ai une histoire drôle à propos du prochain roman, le troisième dans la série. Quand vous faites des séries, une des choses que les auteurs vous disent, c’est « laisse tes personnages loin du sexe, il faut garder ça le plus longtemps possible, pour le 16e ou 17e roman... » J’ai toujours ri de ça, « avec qui tu sors ? Tu te moques de moi ? 16 ou 17 ans ? Ça n’arrivera pas ! » Donc il est arrivé un moment dans le troisième roman où l’occasion s’est présentée d’elle-même. C’était là. Quand j’ai écrit la scène, c’était vraiment court, juste un paragraphe, une brève séquence. Et donc je suis allé à une rencontre en librairie à Washington, et il y avait une femme qui avait lu le livre et elle me dit « je dois vous parler de cette scène de sexe dans le 3e roman », elle ajoute « cette scène dure bien trop longtemps ! » Je lui ai répondu que ça ne durait qu’un paragraphe : « combien de fois l’avez-vous lu ?? » Elle m’a dit qu’elle avait lu la scène un certain nombre de fois. Il y a beaucoup de sujets délicats dans la littérature, mais je pense que les deux principaux sont la violence et le sexe. Ce sont deux actions physiques auxquelles il faut faire très attention quand on écrit. Dans la société dans laquelle on vit, nous avons la chance de ne pas vraiment connaître la violence, mais elle existe. D’un autre côté, j’imagine que tout le monde dans cette pièce a déjà fait l’amour. Donc quand on écrit là-dessus, il vaut mieux le faire correctement ! Sinon ça devient du vaudeville, très rapidement. Dans la façon dont je parle, la façon dont j’écris, cet humour est très important pour moi. Je pense que c’est une des choses qui fait que mes livres sont un peu à part dans la littérature policière. Il y a beaucoup d’humour. Je crois que toutes les personnes qui ont fait ce boulot de flic savent la seule façon de tenir la journée c’est d’avoir le sens de l’humour.

Caroline : À ce propos je vais vous lire un court passage, entre le shérif, Walt, et son ami Indien Henry Standing Bear :

« - Les pères fondateurs disaient que l’équitation favorise la digestion.
- Quels pères fondateurs ?
- Les miens. Les tiens n’avaient même pas de chevaux avant d’en voler aux Espagnols...
»

Craig : L’humour est important pour Walt et la police, mais aussi pour les Indiens. Il n’y a jamais eu un groupe d’individus autant humilié par les clichés. La télévision, les films, les romans... les Indiens ont été affreusement stéréotypés. Je crois qu’une des choses qui casse ça, c’est l’humour. Une des choses importantes pour moi, j’en parle beaucoup, c’est de créer l’empathie, de se mettre dans la peau des personnages, d’arriver à les connaître, et une des meilleures façons que je connaisse pour avoir une forme d’empathie instantanée entre les gens, c’est le rire. Il se passe quelque chose avec l’humour, pas les blagues, l’humour. Parce que l’humour vient de la condition humaine, et je pense que c’est ça le truc.

Caroline : D’où vous vient cet intérêt pour les indiens ?

Craig : Nous vivons près d’une réserve. À une vingtaine de kilomètres au sud de la réserve Cheyenne et Crow. Très peu d’entre nous vivent dans les villes. Il y a seulement 500 000 habitants dans l’état du Wyoming. Ça ne fait pas beaucoup de monde. Mais ça fait la moitié de la France. Quelle est la population de Nantes ?

Caroline : 250 000 pour la ville, mais 500 000 avec l’agglomération.

Craig : Donc le centre de Nantes fait la moitié de la population du Wyoming !
C’est important pour moi de montrer les lieux d’une façon réaliste, de présenter les différentes personnes qui vivent là. Dans le premier roman l’empathie se fait par les indiens, les Cheyennes, dans le deuxième avec les Basques. Il y a une importante population Basque le long des montagnes Big Horn, et personne ne sait rien sur eux. Il faut transmettre ça aussi. Parce que de bien des façons les livres parlent de votre culture. L’empathie dans Little Bird venait de l’amitié entre Henry et Walt, et comment cette amitié allait survivre à cette série de crimes. Et plus tard dans le deuxième roman, il s’agit du vieux shérif, Lucian, et l’amitié entre lui et Walt, qui va découvrir quelque chose qui s’est passé 50 ans avant, quel effet cela va avoir sur leur relation.

Caroline : Vous avez commencé à écrire très tard. Comment est-ce que vous avez commencé ? Parce que j’ai lu un article qui disait que vous aviez écrit pour pouvoir payer votre maison...

Craig : (rires) Non en fait la maison était déjà construite. Et je l’ai construite moi-même.

Partis sur notre lancée, nous avons oublié de retourner la cassette... miséricorde ! Craig abordait le sujet de l’écriture, le fait que c’était un des projets qu’il s’était fixé et qu’il a décidé de réaliser après avoir fini de construire sa maison, parce qu’il s’est retrouvé à devoir trouver un nouveau challenge. L’écriture est pour lui quelque chose qui se travaille et je lui ai rappelé cette phrase qu’il a citée à un journaliste américain : « je n’ai jamais rencontré un fossoyeur qui dise : je ne sens pas l’inspiration aujourd’hui, la muse des fossoyeurs n’est pas avec moi, je vais poser ma pelle »

Craig : Je crois que c’est l’auteur américain Wallace Stagner qui fait ce constat au sujet des ateliers d’écriture, qu’on ne peut pas vraiment donner à quelqu’un la capacité d’écrire, mais ce qu’on peut faire en tant qu’enseignant c’est de trouver... tout le monde a une étincelle, tout le monde a une compétence et votre travail en tant que prof dans ce cas-là c’est de trouver cette étincelle chez la personne et de l’allumer, pour qu’elle explose.

Caroline : Comment un auteur américain rencontre un éditeur français ?

Craig : C’est un processus intéressant. J’ai eu beaucoup de chance parce que j’ai rencontré Oliver Gallmeister quand il cherchait des romans traitant des grands espaces de l’Ouest américain, du « nature writing » et je crois que... c’était comme pour ma publication aux Etats-Unis, j’ai écrit le bon livre au bon moment et il est arrivé sur le bon bureau. C’était courageux de sa part, parce qu’il a lu les romans en anglais et ils étaient un peu plus sophistiqués que les westerns habituels. Il a pris le risque, il s’est dit que les lecteurs français répondraient à ces romans, grâce à cette applications, grâce aux différentes couches qu’il y a dedans. J’ai été vraiment surpris, parce que quelque part je crois que les français ont compris ces romans mieux que les américains ne l’ont fait.

Caroline : Vous visitez souvent la France, vous vous êtes mariés en Italie, vous êtes sensibles à l’Europe ?

Judy : On l’adore !
Craig : Exactement. La culture, la nourriture, le vin, les gens... S’il existe des mauvais côtés nous ne les avons pas encore trouvés. Je faisais beaucoup d’escalade, Judy venait avec moi, mais elle aime les hôtels et les restaurants maintenant, et un peu le shopping. Nous sommes allés dans les Dolomites en Italie, dans le Caucase en Russie... La première fois que j’ai posé un pied en France c’était à Chamonix, au Mont Blanc. Je venais beaucoup pour la randonnée. Je ne voyais jamais les villes, que les montagnes. C’est chouette quand je fais les tournées pour mes livres, parce que je vois les villes françaises qui sont plus intéressantes je dois l’admettre, maintenant que je suis plus vieux, et que je ne peux plus escalader... pas comme j’en avais l’habitude.

Caroline : Vous avez déjà pensé vivre ailleurs qu’aux Etats-Unis ?

Oui ! Ma femme regarde les annonces immobilières à chaque fois que nous venons ! L’hiver au Wyoming peut être rude. Il y a beaucoup de neige, il fait très froid. Moi ça me va, c’est ce que j’aime, escalader les montagnes... Je m’en fiche du froid, de la neige, mais je crois que c’est un peu long parfois pour Judy. Je vois plusieurs endroits plus chaud où nous pourrions nous réfugier pendant l’hiver. Nous nous mettons toujours au régime pendant plusieurs semaines avant de venir en France. Nous ne mangeons rien. J’ai ris avec ça parce que je parlais avec Oliver et je lui disais « ah, votre nourriture waow » et il m’a répondu « tu sais on à l’avantage d’être entre les Allemands et les Anglais alors tout ce que nous cuisinons semble vraiment bon ! »

Caroline : Ma dernière question, est-ce que vous avez envie d’écrire des romans sans Walt, d’autres histoires ?

Craig : Oh oui. J’ai d’autres projets. Je travaille dessus. Une des choses, quand vous êtes auteur, c’est de ne faut pas s’enfermer avec le genre, le style. Il faut écrire d’autres choses pour s’amuser, pour garder de la fraîcheur, de la nouveauté. Je ne veux pas être un de ces auteurs qui répète la même formule encore et encore.


La conversation s’est poursuivie avec dj duclock et ses questions, Craig et Judy prolongeant volontiers l’échange. Tout le monde en a profité pour pratiquer son anglais et cette première rencontre organisée par l'association a été un immense plaisir.
 
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