Le polar vu d'en haut

jeudi 6 janvier 2011

Photo : Kevork Djansezian-AP-Sipa

Hier soir nous nous sommes rendu au Lieu Unique à Nantes, qui accueillait dans le cadre d'un "cycle polar noir" de son Université Pop, François Angelier et Jean-Yves Bochet de l'émission Mauvais Genres de France Culture. À Nantes, il fait parfois meilleur être parisien que nantais pour être invité dans les hauts lieux de la culture.

Intitulé du cours : James Ellroy : figure mythique du roman noir épique - La violence est-elle liée à la géographie des villes ?

Il faut savoir que l'Université Pop réussit à déplacer de nombreuses personnes. En effet, les abonnés du Lieu Unique peuvent assister gratuitement à ces cours, qui autrement vous coûteront 3 euros. Ainsi un examen sociologique du public laisse apercevoir une dominante féminine, qui tend plutôt vers la cinquantaine et d'une classe sociale sans aucun doute supérieure. Le programme, lui, est souvent riche et appuyé par des conférenciers intéressants (souvenir d'une discussion passionnante avec Tanguy Viel).

Hier soir dès l'introduction le doute s'est installé. Nous n'avons pas noté les phrases textuellement aussi il faudra se contenter de l'idée générale. Sachez donc que le polar est souvent médiocre, simple application d'une recette à destination de "fans de polars" présentés vaguement comme des arriérés. Soit. Peut-être pour rassurer son public sur sa qualité de lecteur Angelier cite Genet et Artaud, Céline. La vraie littérature, quoi. Nous sommes les premiers à dire qu'il y a de sacrés mauvais romans dans le polar, mais dites, y en-a-t-il plus que dans cette noble littérature blanche ?

Après nous avoir déroulé la mythologie James Ellroy (l'alcool, la mort de sa mère, le provocateur pas vraiment raciste) qu'ils ont d'ailleurs souvent évoqué par le terme "personnage", nos deux comparses - un véritable spectacle en duo - ont évoqué les écrits, la vision d'une Amérique par ses nervis plutôt que par ses stars (Kennedy, Luther King, Hoover...) et le style Ellroy, bien sûr. Des termes comme "explosions", "monstre", "péché originel"... sont fréquemment revenus avec au bout de tout ça une conclusion parmi d'autres : Ellroy est un grand auteur, "tout court". Pas un auteur de polar, non, parce que c'est tellement bon que ça dépasse le polar. Si, si. Un bon polar, ce n'est plus du polar (à prononcer avec un geste qui balaie de la main), c'est de la littérature (vous rajouterez bien sûr le L majuscule). D'ailleurs, il paraît qu'Ellroy lui-même le dit maintenant, le polar c'est fini, passé.

Tout de même, les quelques minutes consacrées au thème (la violence et la géographie des villes) auraient mérité un véritable développement. Comment Ellroy présente Los Angeles dans ses romans, comment sa vie tourne autour de Los Angeles, l'endroit où sa mère a été tuée, comment la ville privilégie la vitesse et les grands axes et à quel point il est facile de s'y débarrasser d'un cadavre... La lecture d'un extrait du Moisson Rouge de Dashiell Hammett a tout de même permis de saisir le parallèle indéniable avec l'écriture d'Ellroy. On aura appris une chose. Qui compense à peine le fait de s'entendre dire pour la n-ième fois qu'un roman de genre, (polar, SF) s'il plaît à ces grands critiques, "dépasse" le genre, "est plus" que le genre. Les mêmes qui parfois, se rengorgeront pour vous dire que "le polar a acquis ses lettres de noblesse".

En tout et pour tout il y eut environ 15 minutes d'intéressantes sur plus de 1 h30 de "conférence" où les éléments biographiques chocs de James Ellroy (l'auteur qui écrit pour ne pas mourir/devenir fou/devenir un tueur, comme s'il n'aurait pas aussi pu être tiens, chanteur de hard rock ?) ont été répétés plusieurs fois de suite comme dans une mauvaise rengaine complaisante. C'est un peu triste... On aurait voulu entendre parler du lien entre le Libra de De Lillo et le Underworld USA d'Ellroy, par exemple. De véritables surprises. Mais sans doute le programme n'était pas destiné au "fans de polars"...

Prochaine session mercredi 12 janvier à 18h30, toujours avec François Angelier et Jean-Yves Bochet qui évoqueront Ledesma, David Peace et Ken Bruen. Pour nous, ce sera direction le Melting Potes pour écouter des clichés littéraires vus par Pouy et Mizio (26 bd de la Prairie au Duc à 19h).

6 commentaires:

jeanjean a dit…

Ce sont Angelier/Bochet qui sont tombés dans le "c'est plus qu'un polar", "roman tout court" et autres fadaises ?! On s'attendrait pourtant à autre chose de leur part...
Merci pour le compte-rendu.

Paul Maugendre a dit…

Vraiment décevant, non pas le compte-rendu qui est fort intéressant,mais cette approche du polar par Angelier/Bochet alors que tous les éditeurs se mettent à l'heure du polar, et que cette littérature populaire connait un véritable engouement. Ne serions-nous que des sous-lecteurs?

Claude Le Nocher a dit…

Entre "Ca se lit comme un polar" pour argumenter autour d'un simple roman, et "C'est bien plus littéraire que du polar" pour désigner des oeuvres comme celle d'Ellroy, le public de lecteurs me semble bien oublié. Puisque de tels spécialistes le suggèrent, ça doit être vrai : nous autres ne sommes que des sous-lecteurs.
Amitiés.

Julie a dit…

C'est pénible, ces discours qui opposent littérature "noire" et littérature "blanche", toujours au détriment de la première, ça n'apporte rien sinon des oppositions qui font oublier que dans les deux camps ça marche pareil, il y a de bons et de mauvais livres... Et c'est décevant, oui, venant de deux critiques qui me semblaient moins manier la langue de bois critique et les grands concepts pompeux que d'autres.

Mizio a dit…

merci pour la pub. en lisant ton article je me disais "je vais lui mettre en commentaire de venir plutôt au Melting Potes où on fait pas la fine bouche sur le noir/le blanc, on y va nous, -comme vous les Fondus" :-))
A savoir sur Guanxi, préprogramme :
9 février Hervé Sard nous parle de banques et de polars, il connaît le sujet il bosse dans la sécurité bancaire de haut niveau
Mars : un détective privé qu'on essaie d'avoir va venir nous parler du métier, et on lira des pages hardboiled pour le faire réagir (à confirmer).
Avril, deux Guanxi, un avant Mauves : Lalie Walker / Stéphane Pajot pour la sortie de leur Léo Tanguy sur Nantes, thème "Nantes la sanguinaire" et un après Mauves, avec Stéphane Michaka et peut-être Jody. L'un sur New York, l'autre sur L. A. et des lectures de pages saisissantes de descriptions de ville + discussions sur problématiques lieu/dramaturgie.
Hé le Fondu, tu fais sans doute bien mieux que Mauvais Genre, laisse tomber le spectacle du mainstream.
La bise, et merci
FM

PS : On parlera longuement de Guanxi (http://www.guanxi.pro) sur France Bleu Loire Océan mardi 11 à 18h, stay tuned !

Novi a dit…

le Lieu Unique est un endroit récent, et il n'existe pas à ma connaissance : une histoire du roman noir Nantais, quand pourtant cette ville est le creusot d'une matiére premiére authentique.

Alors quoi de plus logique que de voir des bobos – probablement nouveaux Nantais – venir débattre du roman noir américain dans une ancienne usine LU dont aucun d'entre eux n'a la moindre idée de l'histoire intrinséque.

Pathétique ou ridicule, selon l"humeur du jour...

Novi

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