
Qu'est-ce que c'est, mal écrire ? La question se pose car on entend dire parfois, tout "dépend des goûts et des couleurs". À moins que tout ne dépende du parcours et de l'éducation littéraire du lecteur... ou encore de son état de tolérance du moment, de ce qu'il est venu chercher dans le livre... Mais pour parler d'un livre il nous semble important de mettre en place des repères de lecture, une sorte de liste composée de divers éléments critiques. Comprendre pourquoi un livre nous plaît ou ne nous plaît pas et savoir l'expliquer nous paraît important à une époque où l'on croule sous la production. Nous vous proposons aujourd'hui de vous pencher sur un élément de style : "Le cliché littéraire".
Les phrases ci-dessous proviennent d'un roman qui nous sert de "bible à clichés", pour montrer au public que nous rencontrons les effets auxquels les auteurs se laissent parfois aller. Il va sans dire que cela n'empêche pas d'apprécier ce roman et d'y prendre plaisir.
Exercice n°1 - mimez la scène suivante : "Comme il n'obtenait pas de réponse il bondit dans le salon en position de tir, balayant l'espace du regard." Il est à noter qu'à la suite de cette scène, le personnage voit le cadavre d'une femme derrière un fauteuil et s'exclame, comme toute personne très choquée à la vue d'un mort : "Nom d'un chien !"
"Balayer : autant le balai est un instrument méprisé, autant balayer est une activité très appréciée dans la vie littéraire. Toujours balayer les dernières (jamais les premières) hésitations, objections, réticences, illusions. S'il le faut, balayer d'un geste (inutile de dire lequel) ou d'un revers de main (inutile de préciser laquelle). Les éléments naturels ne sont pas en reste (le vent, la pluie, la mer, les vagues, la neige...)" Tiré du Dictionnaire des clichés littéraires, Hervé Laroche
Continuons, et mimez également, là chez vous devant votre écran : "Le commissaire Eric Vidal s'éveilla en sursaut. Le coeur battant la chamade, il dressa le buste et balaya l'espace de ses yeux exorbités."
Maintenant que le nom du personnage est révélé, nous pouvons vous dévoiler le titre de ce roman : Le baiser de Jason, de Laurent Scalese. Ce type de phrase produit, dans notre cas, une réaction de rejet quant à l'histoire et l'écriture. Impossible de croire une seconde à ce qui est raconté, l'effet étant même plutôt comique, comme par exemple lorsqu'au cours d'un interrogatoire : "- Décrivez-le moi, prononça le commissaire en se pourléchant les babines comme s'il s'apprêtait à déguster des spaghettis à la bolognaise, son plat préféré." De l'usage de la métaphore...
De la redondance : "Soudain, un bruit l'arracha à sa torpeur et elle sursauta. Haletante, la jeune femme se redressa brusquement. L'effroi brillait dans ses yeux." Pourquoi pas : "Un bruit l'arracha à sa torpeur. La jeune femme se redressa." ?
Attention, nous répétons : ces phrases n'empêchent pas d'aimer le roman, de son "plonger" dedans ou de le "dévorer". Mais le cliché littéraire est en général rédhibitoire dans notre analyse/perception d'un roman. Utilisé à bon escient, il peut cependant être indolore et permet parfois de se plonger directement dans l'ambiance, comme dans une paire de vieux chaussons.