Éléments de critique : le cliché littéraire

lundi 4 avril 2011


Qu'est-ce que c'est, mal écrire ? La question se pose car on entend dire parfois, tout "dépend des goûts et des couleurs". À moins que tout ne dépende du parcours et de l'éducation littéraire du lecteur... ou encore de son état de tolérance du moment, de ce qu'il est venu chercher dans le livre... Mais pour parler d'un livre il nous semble important de mettre en place des repères de lecture, une sorte de liste composée de divers éléments critiques. Comprendre pourquoi un livre nous plaît ou ne nous plaît pas et savoir l'expliquer nous paraît important à une époque où l'on croule sous la production. Nous vous proposons aujourd'hui de vous pencher sur un élément de style : "Le cliché littéraire".

Les phrases ci-dessous proviennent d'un roman qui nous sert de "bible à clichés", pour montrer au public que nous rencontrons les effets auxquels les auteurs se laissent parfois aller. Il va sans dire que cela n'empêche pas d'apprécier ce roman et d'y prendre plaisir.

Exercice n°1 - mimez la scène suivante : "Comme il n'obtenait pas de réponse il bondit dans le salon en position de tir, balayant l'espace du regard." Il est à noter qu'à la suite de cette scène, le personnage voit le cadavre d'une femme derrière un fauteuil et s'exclame, comme toute personne très choquée à la vue d'un mort : "Nom d'un chien !"

"Balayer : autant le balai est un instrument méprisé, autant balayer est une activité très appréciée dans la vie littéraire. Toujours balayer les dernières (jamais les premières) hésitations, objections, réticences, illusions. S'il le faut, balayer d'un geste (inutile de dire lequel) ou d'un revers de main (inutile de préciser laquelle). Les éléments naturels ne sont pas en reste (le vent, la pluie, la mer, les vagues, la neige...)" Tiré du Dictionnaire des clichés littéraires, Hervé Laroche

Continuons, et mimez également, là chez vous devant votre écran : "Le commissaire Eric Vidal s'éveilla en sursaut. Le coeur battant la chamade, il dressa le buste et balaya l'espace de ses yeux exorbités."

Maintenant que le nom du personnage est révélé, nous pouvons vous dévoiler le titre de ce roman : Le baiser de Jason, de Laurent Scalese. Ce type de phrase produit, dans notre cas, une réaction de rejet quant à l'histoire et l'écriture. Impossible de croire une seconde à ce qui est raconté, l'effet étant même plutôt comique, comme par exemple lorsqu'au cours d'un interrogatoire : "- Décrivez-le moi, prononça le commissaire en se pourléchant les babines comme s'il s'apprêtait à déguster des spaghettis à la bolognaise, son plat préféré." De l'usage de la métaphore...

De la redondance : "Soudain, un bruit l'arracha à sa torpeur et elle sursauta. Haletante, la jeune femme se redressa brusquement. L'effroi brillait dans ses yeux." Pourquoi pas : "Un bruit l'arracha à sa torpeur. La jeune femme se redressa." ?

Attention, nous répétons : ces phrases n'empêchent pas d'aimer le roman, de son "plonger" dedans ou de le "dévorer". Mais le cliché littéraire est en général rédhibitoire dans notre analyse/perception d'un roman. Utilisé à bon escient, il peut cependant être indolore et permet parfois de se plonger directement dans l'ambiance, comme dans une paire de vieux chaussons.

3 commentaires:

dj duclock a dit…

Le cliché est aussi fortement employé dans la critique littéraire qui tournent rapidement autour de quelques mots qu'il est aisé d'identifier... Ils sont souvent écrit en gros sur des bandeaux attachés au bouquin. Il y aurait aussi un travail à faire la-dessus.

le groom a dit…

C’est compliqué, le cliché, parce que comme tu le dis avec ta métaphore des charentaises, c’est aussi un terrain commun, comme une sorte de base de départ, ou de retrouvailles, c’est selon. C’est alors, aussi et certainement, une facilité, au sens où l’auteur dispose des balises comme pour nous dire nos similitudes (s’il le fait exprès), comme s’il postulait le fait qu’on devait être pareil une fois pour toutes pour entendre l’autre. Du point de vue de celui qui tente d’écrire, c’est très compliqué, je crois, car il faudrait pouvoir dire en se déliant du langage (ces normes collectives) et donc du monde ou de sa représentation, en un sens, tout en n’étant pas dans le n’importe quoi (l’explosion métaphorique déliée de tout, pour faire genre je suis hors cliché). Je ne sais pas, mais j’ai tendance à penser que c’est seulement en creusant au fond de soi, au sens de son propre rapport au monde, en réinterrogeant de façon systématique et pénible les mots, ceux tout faits, ceux qu’on a appris, ceux qu’on nous a inculqués, qu’on peut, peut-être et encore, approcher d’une forme de singularité (je n’aime pas tellement le mot, mais bon… encore un cliché ?), qui, paradoxalement et pas, en fait, pourra en toucher d’autres. En un sens, c’est assez politique, insurrectionnel, ça touche à soi mais pas que, ça touche à la désobéissance, celle qui ramène à la vie réelle (celle qu’on vivrait, idéalement, pas celle vécue au nom d’autres). Je crois aussi que ça implique d’écouter très précisément ce qu’on ressent (pas ce qu’on nous dit de ressentir).
Pour finir, le cliché est souvent très insatisfaisant, qu’on l’écrive ou qu’on le lise, parce qu’il n’ouvre à rien ; il ne fait que conforter, il ne pose pas de questions, il ne trouble pas, il valide notre manque d’être, c’est tout.

Anonyme a dit…

Il pianota à deux doigts sur son clavier et posta ce commentaire lapidaire : l'emploi du passé simple est AUSSI un cliché.

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